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Cartographier, Collectionner et Archiver (FR)

Marjolijn Dijkman interviewée par Annette Schemmel

AS : Ton projet s’intitule « Theatrum Orbis Terrarum ». Pourrais-tu m’en dire plus ?

MD : Laisse-moi peut-être te montrer quelques images… Voici une carte trouvée en Ukraine, probablement la première que l’on ait découverte. Elle remonte à 12 000 ans et reproduit un village. Elle est toute petite, mais c’est la première carte maniable et transportable. C’est assez touchant de voir comment les gens font abstraction du monde qui les entoure pour acquérir une compréhension de leur localisation, du chemin à prendre et de leur environnement. Voilà pourquoi je trouve la cartographie véritablement intéressante. Par ailleurs, l’idée de l’exploration me fascine aussi. Enfant, je rêvais de beaucoup voyager, de découvrir le monde. Puis, en grandissant, je me suis rendu compte que je ne suis pas la première à le désirer, qu’il y a eu tant et tant de gens avant moi qui ont caressé et réalisé le même rêve. Et quand ils ont abouti quelque part, cela a souvent entraîné des situations dommageables, comme les premiers conflits entre cultures différentes. Mais cela a également généré des échanges et des efforts de compréhension mutuelle. Et cela a permis de cartographier la planète. « Theatrum Orbis Terrarum » est le titre du premier atlas, sorti de presse en 1570. Celui-ci n’a pu se réaliser que grâce aux trajets de tous ces explorateurs.

AS : Comment les connaissances de toutes ces personnes ont-elles été réunies ?

MD : Ortelius a rassemblé toutes les cartes des explorateurs. Il a un peu voyagé à travers l’Europe, a acheté bon nombre de cartes et a collectionné tous ces dessins. Il était le premier à, non seulement collectionner toutes ces pièces dispersées, mais à en distiller une vision globale qu’il a appelée le « théâtre », parce qu’à l’époque, il subsistait bien des inconnues qui nourrissaient à foison l’imaginaire, donnant naissance à une sorte de spectacle du monde. Cela continue à capter mon imagination, malgré le fait que nous vivions à une époque où tout a été cartographié depuis longtemps. Aujourd’hui, nous disposons d’outils tels que Google Earth, Flickr lié à Google Earth, Google Maps… nous pouvons tout voir ! Mais en même temps, on ne se fait pas sa propre image de ce que l’on voudrait voir, et donc, pour moi, il reste encore beaucoup à explorer. Prends cette image, par exemple : {Image du site woophy.com}

C’est une initiative prise à Rotterdam, l’un des premiers blogs photo où les images sont placées sur une carte à l’endroit où elles ont été prises. La plupart du temps, il s’agit de photos amateurs, prises par des touristes, de lieux où les touristes sont censés prendre des photos. Et lorsque l’on compare ces cartes aux anciennes cartes de colonisations, elles correspondent assez bien.


cartes de histoire de colonisation de Pays Bas

AS : Quel est le but de ce projet ? Qu’en attend-on ?

MD : Je crois qu’ils veulent montrer une image du monde vue à travers l’objectif de photographes (amateurs). Vous pouvez littéralement cliquer sur le lieu que vous voulez visiter, ou dont vous êtes originaire, et voir à quoi il ressemble. C’est fort pratique. Et cela conjugue des photos de voyages avec une vaste collection, un projet collectif auquel tout un chacun peut contribuer, à l’instar de Flickr et d’autres sites d’archives photographiques en ligne. Ainsi, de nombreuses personnes contribuent à une vision globale. Cependant, j’ai parfois des doutes quant aux acteurs derrière cette vision globale ? En tant qu’individu, on fait partie d’une communauté étendue, mais qui a réfléchi à la configuration de cette vision globale et que signifie-t-elle ? À quoi contribue-t-on ?

Le contrôle y joue un rôle important. Comme chaque compilation de données, elle peut être utilisée à de mauvaises fins. Cela arrive souvent. Aux Pays-Bas, par exemple, nous avions l’un des systèmes de fichage les plus sophistiqués au monde à l’époque de la Seconde Guerre mondiale. Cela a fortement facilité la traque des citoyens juifs d’Amsterdam, car ils étaient tous répertoriés. Rassembler des données pour des motifs fonctionnels ou politiques est une chose que j’aimerais voir remplacer par un système différent.

AS : Cela nous amène à évoquer ta propre collection de photos. Comment fonctionne-t-elle ?

MD : Je suis assez fascinée par le concept « d’illumination » du collectionneur : collectionner autant de connaissances que possible. Mais, je me rends compte que plus je voyage, plus je vois des analogies entre les lieux, bien plus que des différences. Mettons plutôt que je vois les différences, mais au sein des similarités.
En général, on prend des photos d’un endroit spécifique en pensant qu’elles en dévoileront tout. Mais, la prise de vue n’est pas exclusivement rationnelle, elle subit souvent l’interférence d’émotions ou de la nostalgie d’un autre lieu, que l’on trouve plus intéressant… Donc, plus j’ai pris de photos, plus j’ai pris conscience que les classer dans des dossiers distincts comme « Milan », « Rome », « Moscou »… n’était absolument pas pertinent pour moi. J’ai donc décidé de mélanger les photos, mais je ne m’y retrouvais plus. À la Jan van Eyck Academie, j’ai commencé à trouver un système. Depuis quelques années, j’ai une pratique d’intervention et je crée des installations et des œuvres spatiales. Ainsi, bon nombre de mes images concernent l’espace et la manière dont les gens traitent l’espace, la nature et leur prochain et la façon dont ils gèrent le vivre ensemble. Au bout d’un temps, j’ai eu l’idée de la première partie de mon « Theatrum Orbis Terrarum », intitulé « Gestures ». J’ai établi une liste de tous les verbes qui qualifient les gestes qu’accomplissent les gens. Et plus je diversifiais les catégories, plus j’entrevoyais à quel point elles sont personnelles, comme si je cartographiais ma propre interprétation de ce qui m’entoure. Je ne me borne pas à décrire ce que font les gens, comme le ferait un anthropologue, je me lance dans une recherche hautement personnelle de ce que je reconnais en tant que geste.

Il y a des gestes fort abstraits, comme « exposer » ou « collectionner » ou « diviser » dont chacun sait ce qu’ils signifient. Mais il y a des gestes plus émotionnels, comme « pâlir », « suffoquer » ou « faire pression », qui sont bien moins évidents. Et cela représente véritablement un aspect important de ces archives : pouvoir travailler avec l’expression du lieu correspondant, avec ce que je vois comme les acteurs du « Theatrum Orbis Terrarum ». Ils jouent, expriment quelque chose qui peut susciter l’empathie du spectateur – s’il le reconnaît – et l’invitent à se joindre à ce théâtre. Mais si l’on ne reconnaît pas le geste, on ne peut pas être touché.

AS : Quels espaces t’intéressent le plus ?

MD : La première partie, « Gestures », contient surtout des images prises dans des espaces publics, parce que cela se rapporte beaucoup à des flâneries, juste pour le plaisir de se remplir les yeux…

AS : La flâneuse…

MD : Oui, c’est un peu cela. Parfois, j’entre dans des bâtiments, mais en général j’en suis aussitôt expulsée, donc il y a beaucoup de prises de vues extérieures. Par contre, les images des deux autres parties, « Speculations » et « References » sont souvent photographiées à l’intérieur. « Speculations » se penche sur les espaces qui comportent une certaine notion temporelle, une capsule témoin. Souvent, celles-ci sont à l’intérieur et ont une certaine température, un certain climat, qui préserve cet environnement. Dans l’espace public, les choses se dégradent assez vite et perdent cette temporalité représentative. La troisième partie, « References », pourrait être intérieure ou extérieure. Elle concerne des lieux qui font référence, par leur style et leur esthétique, à d’autres lieux, des lieux lointains, intérieurs ou extérieurs.

AS : Tu as décidé de publier tes archives sur l’Internet, qui est un espace spécifique en soi. Il y a pléthore de « musées en ligne », conçus par des collectionneurs pour présenter leurs collections privées à un large public et les personnes intéressées les trouvent par le biais de repérages respectifs. Quel rôle l’Internet joue-t-il en tant que plateforme pour tes archives ?

MD : J’essaie toujours de créer des œuvres dans la « sphère publique », car ce qui m’intéresse c’est l’idée de réaliser des œuvres d’un accès facile, et que l’on ne remarque même pas. Dans un espace institutionnel, on est observé, contrôlé. Tandis que l’Internet et l’espace public – pour autant que l’on puisse parler d’« espace public », au sens d’espace commun, d’espace partagé avec les autres – sont des lieux que l’on peut s’approprier pendant un temps sans être surveillé. Voilà ce qui me plaît.
J’ai travaillé à titre personnel durant deux, trois ans à ces archives et je me suis demandé comment les présenter. J’ai imaginé quelques modes de présentation pour des expositions, mais comme il s’agit d’une recherche mondiale, il est logique de les rendre accessibles à un large public et de ne pas les limiter à un seul lieu, comme les archives du Mundaneum  ou de l’Institut Warburg .

AS : Paul Otlet, le fondateur du Mundaneum, rêvait déjà de quelque chose qui ressemble fort à ce que tu fais. Il pensait pouvoir proposer une solution technique qui rendrait ses archives accessibles au niveau mondial : le téléphone à écran.

MD : Il s’agit de partage.

AS : À propos de partage : serait-il imaginable pour toi d’ouvrir tes archives à des contributions extérieures ? Quelle importance accordes-tu au fait que tes archives soient composées de tes propres images ?

MD : J’y ai souvent pensé. Je me suis rendue au Centre for Land Use Interpretation  à Los Angeles ; ils font appel à de nombreux photographes pour leurs archives. Lorsque j’étais à l’Institut Warburg, j’ai parlé au conservateur de la collection photographique. Il m’a expliqué le système de classification et la manière dont les chercheurs actuels tentent de le mettre à jour. Je lui ai également demandé à quoi ressembleraient les archives s’ils extrayaient toutes les informations de ces catégories et les réorganisaient entièrement.

Après un moment de réflexion, il m’a répondu : « J’imagine qu’elles seraient pareilles. » Ce système est donc devenu une institution, une sorte de dogme et de vérité ! C’est pour cela qu’il me semble qu’en impliquant d’autres personnes dans tes archives, comme le fait le site d’archives collectives Whoopy.com, on devient soi-même un système et une institution. Ensuite, il devient éminemment difficile d’y changer quoi que ce soit ou de dire : « Faisons table rase et instaurons tout autre chose ! » Étant donné que mes archives sont si personnelles, et tellement liées à mon regard sur les choses et à mon vécu, je crois qu’elles sont réellement un objet individuel. Et qu’il m’incombe de m’en occuper moi-même. Si des personnes désirent faire pareil, ils le peuvent, ils peuvent concevoir leurs propres archives et peuvent se servir des miennes, ils peuvent copier tout mon site. Cela ne me dérange pas. Mais je crois vraiment qu’il est important que mes archives demeurent personnelles. Il ne s’agit pas de pondre une vérité.